S’exprimant hier depuis Dharamsala, siège du Gouvernement tibétain en exil, le Dalaï-Lama a dénoncé le «génocide culturel» en cours au Tibet et a réclamé l’ouverture d’une enquête internationale sur la répression chinoise. Craignant le pire pour ses compatriotes, il en a appelé à tous, y compris les dirigeants chinois. Continuant à prôner la non-violence et à exiger une large autonomie culturelle du Tibet à l’intérieur de la Chine, il n’a pas dérogé à sa ligne de conduite habituelle, malgré les pressions de plusieurs associations de défense des Tibétains plus radicales qui exigent l’indépendance du Tibet et le retour du Dalaï-Lama dans son pays.

Sur le terrain, les autorités chinoises ont repris le contrôle de Lhassa mais les manifestations se seraient étendues aux provinces voisines. Il est toutefois difficile de savoir vraiment ce qui s’y passe, la Chine ayant restreint l’accès aux médias étrangers au Tibet et bloqué l’accès Internet à tout matériel compromettant pour elle, et ce malgré un engagement formel des autorités chinoises à donner libre accès à la presse internationale pour toute la durée de la préparation et du déroulement des JO de Pékin à l’été 2008.

Ces événements tragiques, à cinq mois des JO de Pékin, concrétisent certainement le pire des scénarios envisagés par la Chine. Faut-il s’en surprendre ?

Les événements violents des derniers jours au Tibet résultent, à n’en pas douter, de l’exaspération des Tibétains, une minorité particulièrement surveillée et harcelée par les autorités chinoises qui appliquent depuis l’annexion du Tibet, une politique d’assimilation du peuple tibétain et de colonisation du territoire tibétain au profit de l’ethnie majoritaire Han. Campagne d’éducation patriotique, contrôle et noyautage des monastères, arrestations arbitraires, emprisonnements, torture sont monnaie courante pour les Tibétains. Plus récemment, l’intention des autorités chinoises de désigner elles-mêmes le successeur du Dalaï-Lama, le chef spirituel du bouddhisme tibétain. La surveillance et les contrôles des autorités chinoises se sont accrus à l’approche des jeux pour empêcher tout débordement de cette «minorité séparatiste» à la solde de la «clique du Dalaï-Lama».

Par ailleurs, les Tibétains, conscients que la Chine était en cette année olympique à l’avant-plan de la scène internationale, y ont vu une occasion unique, peut-être la dernière, de rappeler au monde entier que leur culture est en train de mourir sous la main mise chinoise et de faire connaître les souffrances qu’ils endurent depuis plus de 50 ans alors que les droits humains les plus élémentaires sont bafoués par les dirigeants chinois .

La préoccupation du régime chinois de faire taire les dissidents tibétains avant la cérémonie d’ouverture de JO et la préoccupation des Tibétains de se faire entendre avant la cérémonie de clôture constituait un mélange explosif.

Alors que le Dalaï-Lama prône le dialogue avec la Chine et la non-violence, pourquoi les Tibétains s’en sont-ils pris aux boutiques des Chinois Han au Barkhor, le grand marché entourant le Jokhang, l’un des monastères bouddhistes parmi les plus sacrés et célèbres de Lhassa ? N’est-ce pas là, aux yeux des Tibétains, la manifestation la plus tangible de la main mise de la Chine sur le Tibet que l’appropriation par les Chinois du quartier historique de Lhassa, le cœur même de leur patrie ?

Signe aussi que l’approche de la vieille garde tibétaine qui compose le Gouvernement du Tibet en exil ne fait pas l’unanimité chez les Tibétains. La jeunesse tibétaine rassemblée notamment au sein du Congrès de la jeunesse tibétaine (TYC), tout en respectant l’autorité morale du Dalaï-Lama, est plus radicale. Son constat est que le dialogue avec Pékin n’a rien donné au cours des six dernières années. Au contraire, le discours chinois s’est durci, observe le TYC. Aussi, revendique-t-il ouvertement l’indépendance du Tibet.

La communauté internationale appuie l’approche conciliante du Dalaï-Lama et invite la Chine à dialoguer avec lui. De nombreux observateurs notent que dans l’état actuel des choses, à la mort du Dalaï-Lama, qui a 73 ans, il est à envisager que les partisans de l’indépendance présenteront la méthode forte comme la seule option valable pour empêcher le génocide culturel et gagneront à leur cause une majorité d’exilés. Advenant le cas, les conséquences sont faciles à imaginer. La Chine sera impitoyable mais y perdra des plumes. Qu’attend donc la Chine pour agir en conformité de l’image qu’elle veut projeter d’elle-même face au monde ?

Court exposé sur la situation historique du Tibet