Depuis plusieurs années, des milliards de yuan ont été dépensés par les autorités chinoises au Tibet. La politiques de développement mise de l’avant a amélioré les infrastructures de transport et permis la construction d’écoles et d’hôpitaux. Elle a favorisé la croissance du commerce et l’implantation d’industries. Elle a aussi entraîné une exploitation accrue des ressources naturelles, une modernisation de l’agriculture, un accroissement du tourisme et la création de nouveaux emplois. Pourtant, cette croissance n’est pas parvenue à apaiser les tensions entre Tibétains et Chinois, comme l’avaient envisagé les autorités chinoises. Bien au contraire. Pourquoi ?

Qu’est-ce qui se passe au Tibet ?

Selon Robert Barnett, directeur du programme d’études sur le Tibet moderne à l’université Columbia à New York, la contestation s’est non seulement répandue géographiquement dans les anciennes régions tibétaines annexées aux provinces chinoises adjacentes, elle s’est aussi étendue à des classes sociales plus variées. Elle change également de visage en s’exprimant de plus en plus par des gestes de désespoir, les immolations publiques, alors qu’il ne semble plus y avoir d’autres moyens possibles pour revendiquer de l’intérieur, une plus grande autonomie culturelle pour assurer la survie de la langue et de la culture tibétaine.

Le développement… oui mais !

L’annexion du Tibet par la Chine a d’abord été ressentie par les Tibétains comme une menace à leur culture. Leur langue, leur religion, leurs traditions perdaient leur suprématie sur leur propre territoire. Selon Françoise Robin, membre du Centre de recherche sur les civilisations chinoise, japonaise et tibétaine, il faut comprendre que le développement économique du Tibet profite d’abord aux Han, l’ethnie majoritaire en Chine, omniprésente dans les affaires, le commerce, le tourisme et l’exploitation des ressources. Les leviers économiques du développement ont échappé aux Tibétains. Cette exclusion a sans doute été le principal vecteur du soulèvement à Lhassa en 2008.

L’aliénation des Tibétains

La sédentarisation massive et forcée de milliers de nomades des hauts plateaux du Changthang a aggravé la situation. Vivant depuis toujours en étroite harmonie avec leur environnement, comme éleveurs de yacks, de chèvres et de moutons, ils sont de plus en plus nombreux à être cantonnés de force dans des maisons préfabriquées installées les unes à côté des autres au sein de villages artificiels construits de toutes pièces. Les anciens nomades éprouvent des difficultés à trouver de l’emploi et doivent souvent compter sur les subsides de l’État pour survivre. C’est tout un mode de vie ancestral qui est en train de disparaître.

Si la langue tibétaine est officiellement protégée par les lois chinoises, dans les faits, les Tibétains ne peuvent profiter du développement s’ils ne parlent pas le chinois. Il en va de même pour la liberté de culte qui est garantie par la constitution. À la vérité, les monastères et les moines sont étroitement surveillés. Le nombre de moines et l’âge d’entrée au monastère sont régulés par le pouvoir chinois. Fidèles au dalaï-lama, leur chef spirituel, les moines sont régulièrement soumis à des campagnes de rééducation patriotique. Si dans l’histoire, les monastères ont souvent rivalisé entre eux et se sont laissés emporter dans toutes sortes d’excès, ils ont néanmoins été les piliers de la culture tibétaine. Ils sont devenus des centres d’enseignement, non seulement de la religion, mais aussi de la philosophie, des lettres, des arts et de la médecine traditionnelle. Les monastères constituent donc un creuset important pour le maintien et la survie de la culture tibétaine. Les Chinois l’ont vite compris. Ils ont pratiquement mis les monastères sous tutelle.

Il n’est alors pas surprenant que les moines tibétains prennent le plus souvent une part active dans les mouvements de contestation. Souvent perçus par les autorités chinoises comme le fer de lance de la contestation, les moines sont souvent les premiers à subir les foudres des forces policières et militaires qui quadrillent étroitement l’ensemble des régions à forte concentration tibétaine.

Les mesures répressives visant à contenir les manifestations et à isoler le Tibet, sans aucune préoccupation pour le respect élémentaire des droits humains, alimentent davantage la frustration des Tibétains, qui craignent désormais l’assimilation pure et simple puisque toutes les avenues pour revendiquer leurs droits leur apparaissent bloquées. C’est un engrenage sans fin qui dure depuis plus de 50 ans. Aujourd’hui, l’aliénation des Tibétains est à la fois culturelle, sociale et économique.

Incompréhension, intention délibérée, autoritarisme défensif ?

Comment comprendre l’intransigeance du régime chinois face aux revendications tibétaines, exprimées par le dalaï-lama. Ce dernier demande, non pas la séparation ni l’indépendance du Tibet, mais une plus grande autonomie culturelle à l’intérieur de la Chine, assortie d’un retour aux frontières historiques du grand Tibet ethnique ?

Certes, la stature et la popularité du dalaï-lama au sein de la communauté internationale et ses prises de position sur toutes les tribunes agacent les autorités chinoises en montrant les écarts peu reluisants du régime à l’égard du respect des droits humains et des principes démocratiques, alors même que la Chine aspire à devenir la première puissance mondiale. La Chine exige de ses minorités une obéissance servile et muette. Or le saint homme, tout en étant un apôtre de la non-violence, peut s’avérer un garnement bien peu docile lorsqu’il est question d’affranchir son peuple.

Dans l’état actuel des choses, est-il concevable que la Chine puisse envisager de reconduire les frontières historique du Tibet, sans perdre la face ? Toutefois, que signifierait une plus grande autonomie culturelle pour la Région autonome du Tibet, qui n’a à vrai dire rien d’autonome autrement que sur papier, alors qu’une majorité de Tibétains vivent en dehors de ce Tibet factice redessiné unilatéralement par la Chine.

Les autorités chinoises ont déjà annoncé qu’elles désigneraient elles-mêmes le prochain dalaï-lama. La mort du dalaï-lama, présentement âgé de 76 ans, risque de ne pas être la solution espérée par la Chine. Le Tibet hors frontière a changé. Le dalaï-lama a renoncé récemment à son pouvoir temporel. Le Gouvernement du Tibet en exil, installé à Dharamsala en Inde, est désormais administré par un Premier ministre élu par la diaspora tibétaine. En outre, par respect pour le dalaï-lama, une forte proportion de la jeunesse tibétaine tempère son action qui se voudrait beaucoup plus radicale. À la vérité, plusieurs ne croient plus à la voie du milieu, axée sur la revendication non-violente de la souveraineté culturelle du Tibet, qu’il préconise. Où logera cette jeunesse impétueuse et radicale lors du départ du grand homme.

En martelant haut et fort sur toutes les tribunes que la « clique du dalaï-lama » est l’ennemi de la Chine parce qu’il prône l’indépendance du Tibet, le régime chinois actuel s’est « peinturé dans le coin ». Il s’est tellement commis qu’il lui est désormais difficile de faire marche arrière.

Les Tibétains paient le prix fort pour sauvegarder leur culture. Leur résilience est exemplaire. Leur sacrifice est méritoire car une culture qui meurt est un appauvrissement pour l’humanité. Il importe d’éviter le pire. Un changement de la garde en Chine, provoqué par un printemps chinois ou l’éclatement du Parti unique sous la pression de jeunes loups libéraux qui attendent impatiemment le bon moment dans les antichambres du pouvoir, pourrait peut-être faire la différence. Qui sait ?

À lire 

Courrier international | Hindoustan Times
Le nouvel Observateur | Pourquoi les Tibétains s’immolent par le feu
Mars-Avril 2008 : que s’est-il passé au Tibet ?
Le Monde | Les immolations et les manifestations continuent dans les régions tibétaines

Publicités

L’organisation internationale Human Rights Watch (HRW) a publié le 22 juillet 2010,  un rapport dans lequel elle dénonce la férocité de la répression au Tibet à la suite des émeutes de 2008. Intitulée « I saw it with my own eyes : Abuses by Chinese Security Forces in Tibet, 2008-2010 », l’enquête se fonde sur les témoignages de 200 Tibétains que HRW affirme avoir recoupés.

On se souviendra que le Gouvernement chinois a déclaré que seules 21 personnes avaient trouvé la mort, pour la plupart des Chinois Hans, dans l’incendie de leur boutique après que des manifestations pour commémorer le soulèvement tibétain du 10 mars 1959 aient dégénéré en violences urbaines le 14 et 15 mars 2008. Si les émeutes de Lhassa furent très médiatisée en Chine, les multiples incidents et manifestations qui suivirent dans les zones tibétaines adjacentes à la Région autonome du Tibet proprement dite, furent souvent passés sous silence.

À travers le récit de plusieurs témoins oculaires, le rapport décrit les différents abus commis par les forces de sécurité à la fois pendant et après les manifestations : usage disproportionné de la force pour disperser les manifestants, arrestations arbitraires à grande échelle, violences et tortures infligées aux suspects placés en garde à vue sans autre forme de procès.

Rappelant le contexte des événements de 2008 au Tibet et relatant les déclarations obtenues de témoins oculaires, le rapport dresse un tableau très différent de celui qu’a voulu montrer le Gouvernement chinois lors de ces  événements. C’est pourquoi le rapport de HRW plaide pour l’ouverture d’une enquête internationales sur la situation au Tibet.

Chine : Des témoins lèvent le voile sur des abus commis par les forces de sécurité au Tibet

I Saw It with My Own Eyes

Le statut historique du Tibet est au cœur d’une dispute qui semble sans fin. D’une part, la Chine affirme que le Tibet est une partie inaliénable de la Chine. Les Tibétains, d’autre part, maintiennent qu’historiquement, le Tibet a été un pays distinct et indépendant. Même si le Dalaï Lama accepte que le Tibet fasse désormais partie de la Chine tout en exigeant une plus grande autonomie culturelle,  la Chine lui reproche  de ne pas reconnaître que le Tibet a toujours été une partie intégrale de la Chine.

Dans une étude publiée par le East-West Center Washington (2004), Elliot Sperling analyse l’évolution des positions chinoises et tibétaines et examine comment les affirmations des deux parties sur le statut historique du Tibet résistent ou pas à l’examen des faits tels que corroborés par les écrits historiques rédigés en Chinois et en Tibétain, lesquels constituent les sources primaires d’information sur cette question.

Sperling affirme que certaines des affirmations tibétaines sur l’indépendance historique du Tibet ne sont pas complètement supportées par l’histoire. Tel serait le cas de la prétention des Tibétains relative à l’appartenance de certaines régions orientales du plateau tibétain au Tibet central sous la juridiction de Lhassa. Au cours de l’histoire, ces régions auraient fait l’objet d’arrangements informels, non articulés dans les ententes officielles, entre les puissances régionales chinoises et le Gouvernement de Lhassa.

De la même manière, nous dit Sperling, la prétention de la Chine à l’effet que le Tibet est une partie  intégrale de la Chine depuis le XIIIe siècle, s’avère  un argument qui a pris racine au XXe siècle. Les écrivains chinois décrivaient la place du Tibet dans la Chine impériale comme celle d’un État vassal, non pas comme une partie intégrale de la Chine. D’ailleurs, la traduction de l’original tibétain du traité tibéto-mongol de 1913, découvert en 2006, affirmerait conjointement l’indépendance du Tibet et de la Mongolie.

Par ailleurs,  d’autres arguments utilisés soit par les Chinois, soit par les Tibétains, sont également analysés par l’auteur, notamment le mode de désignation des réincarnations et la relation guide spirituel-protecteur ayant caractérisé les relations entre certains dalaï lamas et les dynasties ayant gouverné la Chine.

The Tibet-China Conflict: History and Polemics

Depuis 1960, le Dalaï-Lama, chef spirituel du bouddhisme tibétain, tente de sensibiliser les peuples du monde à la triste situation du Tibet, annexé par la Chine en 1951. Forcé de se réfugier en Inde en 1959, où il créé un gouvernement en exil, il entreprend une lutte pacifique pour préserver la culture tibétaine de l’influence chinoise qui pratique une politique de sinisation du Tibet.

Sur son site web, la Société Radio-Canada (SRC) présente un dossier d’archives comprenant 14 clips vidéo et 5 clips radio commentés relatant l’évolution de la situation au Tibet et les principaux événements qui ont marqué le « combat » du Dalaï-Lama depuis 1959 : révolte tibétaine et fuite du Dalaï-Lama en Inde en 1959; Émeutes au Tibet en 1987; Trente ans de répression au Tibet 1989; Tibet, silence de vie ou de mort 1996; La colonisation chinoise au Tibet; La langue tibétaine en péril… entre autres. À consulter aussi, une biographie du Dalaï-Lama.

Le Dalaï-Lama et la lutte tibétaine

Biographie du Dalaï-Lama

Le troisième rapport du Groupe d’information sur le Tibet, présidé par le sénateur Louis de Broissia, est maintenant disponible sur le Web. Ce rapport fait suite à une mission du Sénat français qui s’est rendue au Tibet en août 2006. Ce rapport très documenté aborde plusieurs dimensions de la question tibétaine. Entre autres : l’espace tibétain, un pays démantelé territorialement ; l’histoire contemporaine du Tibet, un enjeu politique ; le développement du Tibet, l’envers du décor ; le dialogue Chine-Tibet, vers une solution au problème tibétain ; cent questions sur le Tibet.

Dans la conclusion de son rapport, le Groupe d’information sur le Tibet exprime l’avis que si la République populaire de Chine a choisi de se joindre au concert des nations, en commerçant selon les règles fixées par l’Organisation Mondiale du Commerce et en siégeant au Conseil de sécurité des Nations Unies, elle ne peut ignorer que « l’interpellation tibétaine reste majeure aux yeux de l’Occident et de l’opinion de toutes les démocraties ». Aussi, faut-il aller au-delà de la controverse historique d’un Tibet jadis indépendant ou chinois, et reconnaître que «le dialogue entre les autorités chinoises et les représentants du Dalaï-Lama apparaît aujourd’hui comme la seule voie vers une solution politique». Un document incontournable pour qui s’intéresse au Tibet.

Quelle solution politique pour le Tibet ?

Rapports précédents :

Le Tibet en exil : à l’école de la démocratie

Tibet : un peuple en danger

Faisant suite à l’ouvrage Le Tibet est-il chinois d’Anne Marie Blondeau et Katia Buffetrille (Albin Michel, 2002), qui constituait une réponse à l’ouvrage chinois Le Tibet: cent questions et réponses (Éditions Beijing Information,1987),  une étude malheureusement non signée, ayant fait l’objet d’une conférence organisée sous l’égide des Amis de l’Université, s’attache à démontrer que l’argumentation chinoise destinée à prouver l’appartenance historique du Tibet est une falsification évidente de l’Histoire et procède d’une vision caricaturale de la réalité. D’entrée de jeu, l’auteur annonce son constat : un minimum de sérieux et d’objectivité dans l’analyse des sources ne peut laisser de doutes quant aux motivations profondes des autorités de Pékin.

Les prétentions chinoises sur le Tibet sont-elles fondées ? 

La République Populaire de Chine (RPC) affirme que sa relation avec le Tibet est une affaire intérieure car le Tibet est, depuis des siècles, une partie intégrante de la Chine. Dans un article publié sur Tibet-info, Michael C. can Walt van Praag trace l’histoire du Tibet depuis l’établissement de la dynastie Yarlung en 127 A.C. Il résume les relations qu’a entretenues le Tibet avec l’empire mongol, la dynastie chinoise Ming et la dynastie Qing des mandchous qui ont tour à tour gouverné la  Chine avant la révolution chinoise de 1911.

Le Tibet ne fut jamais annexé à l’Empire mandchou, ni même à la Chine. Il  continua de conduire ses relations avec les Etats voisins pour la plupart de façon autonome. «Au cours de ses 2 000 ans d’histoire, le Tibet n’a subi d’influences étrangères que pendant de brèves périodes : au XIIIe et au XVIIIe siècles», écrit  l’auteur. «D’un point de vue juridique, le Tibet n’a jamais perdu son statut. Il s’agit d’un pays indépendant soumis à une occupation illégale. Ni l’invasion militaire chinoise ni l’occupation continue par l’Armée populaire de libération n’ont transféré à la Chine la souveraineté du Tibet», poursuit-t-il.